METTRE DIEU AU CENTRE
Paroles de Benoît XVI à l’Eglise qui est en Suisse

Les grands thèmes de la morale
Graziano Borgonovo

Les grands thèmes de la morale

La grandeur de notre foi

Foi et morale. La foi comme « voie »

Le contenu moral de la foi

 

Les grands thèmes de la morale

« Dans les années 80-90, lorsque j’allais en Allemagne, on me demandait des entretiens et je connaissais déjà toujours les questions à l’avance. Il s’agissait de l’ordination des femmes, de la contraception, de l’avortement et d’autres questions semblables qui reviennent constamment. Si nous nous laissons entraîner dans ces discussions, alors, on identifie l’Église avec certains commandements ou interdictions et nous apparaissons comme des moralistes ayant des convictions un peu démodées et la véritable grandeur de la foi n’apparaît absolument pas. C’est pourquoi je pense que la chose fondamentale est de toujours souligner la grandeur de notre foi – un engagement duquel nous ne pouvons pas permettre que nous éloignent de telles situations ». Ce sont des mots du Saint-Père Benoît XVI dans son discours de clôture, lors de la rencontre avec les évêques suisses pour leur visite ad limina. Dans les derniers passages de cette allocution, l’on trouve la référence à de grands thèmes de la morale. Pour comprendre ces grands thèmes et la réponse que leur fournit l’Église, on se doit de partir de la grandeur de notre foi.

La grandeur de notre foi

Le Pape n’a pas cessé de s’entretenir sur la grandeur de notre foi avec l’épiscopat helvétique, en procédant sans texte préparé et avec son habituelle et extraordinaire lucidité intellectuelle. L’on y revient souvent aussi dans ce même volume. Au cours de son voyage en Bavière en septembre 2006, il avait ainsi décrit cette grandeur: « La foi est simple. Nous croyons en Dieu – en Dieu, principe et fin de la vie humaine. Dans ce Dieu qui entre en relation avec nous, êtres humains, qui est notre origine et notre avenir. Ainsi, dans le même temps, la foi est également toujours espérance, elle est la certitude que nous avons un avenir et que nous ne tomberons pas dans le vide. Et la foi est amour, car l’amour de Dieu « peut nous contaminer ». Telle est la première chose : nous croyons simplement en Dieu et cela comporte également l’espérance et l’amour. Comme second point, que pouvons-nous constater ? Le Credo n’est pas un ensemble de sentences, ce n’est pas une théorie. Il est, précisément, créé dans l’événement du baptême – dans l’événement de rencontre entre Dieu et l’homme. Dieu, dans le mystère du baptême, se penche sur l’homme ; il vient à notre rencontre et de cette façon, nous rapproche les uns des autres car le baptême signifie que Jésus Christ, pour ainsi dire, nous adopte comme ses frères et ses sœurs, nous accueillant par cela comme des fils dans la famille de Dieu. De cette façon, il fait donc de nous tous une grande famille dans la communauté universelle de l’Église. Oui, celui qui croit n’est jamais seul. Dieu vient à notre rencontre. Marchons nous aussi vers Dieu et c’est alors que nous nous rapprochons les uns des autres ! Ne laissons seul, pour autant que nos forces le permettent, aucun des fils de Dieu ! » (Homélie de la Messe du 12.9.2006). Des nombreux passages de Deus caritas est, dans lesquels on décrit la grandeur de notre foi dans son essence, il suffit ici de se référer à ce qui la caractérise dans son indéniable originalité et qualification personnelle : « La véritable nouveauté du Nouveau Testament ne consiste pas en des idées nouvelles, mais dans la figure même du Christ qui donne chair et sang aux concepts – un réalisme inouï… Dans sa mort sur la croix s’accomplit le retournement de Dieu contre lui-même, dans lequel il se donne pour relever l’homme et le sauver – tel est l’amour dans sa forme la plus radicale. Le regard tourné vers le côté ouvert du Christ… comprend ce qui a été le point de départ de cette encyclique : ‘Dieu est amour’ (1 Jn 4,8). C’est là que cette vérité peut être contemplée… à partir de ce regard, le chrétien trouve la route pour vivre et pour aimer » (n° 12). Dans l’Angélus du 25 février 2007 en début de Carême, le Pape a ajouté : « Puisse l’humanité comprendre que ce n’est qu’à cette source que l’on peut puiser l’énergie spirituelle indispensable pour construire la paix et le bonheur, dont tout être humain est en quête, sans relâche ».

Foi et morale. La foi comme « voie »

Si la morale est conçue comme un ensemble d’interdits et d’obligations, d’interdictions et de commandements dont on ne comprend plus la raison, il est clair qu’elle devient triste, un fardeau trop lourd à porter, dont on ne désire que de se libérer. Mais qu’est-ce qui empêche qu’une telle conception, dont nous verrons tout de suite l’incongruité, ne se répande au patrimoine même de la foi ? Voilà comment celui qui étais encore le Cardinal Joseph Ratzinger décrit – à travers le récit d’une expérience personnelle et en touchant avec perspicacité le thème du présumé pouvoir justificatif de la conscience erronée – la racine du problème moral dans le déroulement de l’existence humaine. L’amplitude de la citation est justifiée par son importance : « J’ai perçu l’urgence [du problème moral] au début de ma carrière académique. Un collègue âgé, auquel la difficulté d’être chrétien à notre époque pesait sur la conscience, exprima dans un débat l’opinion qu’il fallait être vraiment reconnaissant à Dieu de donner à tant d’hommes d’être incrédules en bonne conscience. Si leurs yeux s’ouvraient, s’ils devenaient croyants, ils ne seraient pas en mesure de supporter dans le monde où nous vivons le poids de la foi et des obligations morales qui en découlent. Alors qu’en suivant un autre chemin avec bonne conscience, ils parviendraient tout de même à être sauvés. » La réponse du futur Pape à ce raisonnement boiteux est immédiate et sans hésitation. « Ce qui me choquait le plus dans cette affirmation, ce n’était pas l’idée que Dieu nous aurait dotés d’une conscience erronée pour pouvoir sauver les hommes par cette ruse, comme s’il aveuglait les personnes en question pour les sauver : c’était l’image qu’il donnait d’une foi d’une lourdeur quasiment insupportable et que seules des natures fortes pouvaient tolérer ; il s’agissait presque là d’une punition, ou du moins les exigences en étaient-elles excessives. Dans ce cas, loin de faciliter le salut, la foi le rendait plus difficile. Heureux celui qui n’était pas astreint à croire et à se plier au joug de la morale imposée par la foi de l’Eglise catholique ! La conscience erronée, qui rend la vie plus facile, qui montre un chemin plus humain, était la véritable grâce, la voie normale du salut. Le mensonge, l’éloignement de la vérité étaient préférables à la vérité ; ce n’était pas la vérité qui libérait l’homme, mais l’homme qui devait être libéré de la vérité. L’homme était mieux chez lui, dans l’obscurité, qu’à la lumière ; la foi était un châtiment plutôt qu’un cadeau du Bon Dieu ». Et voici les autres considérations exposées de façon rhétorique et interrogative : « Comment, dans ce cas, se réjouir de la foi ? Comment oser la transmettre à d’autres ? Ne valait-il pas mieux la leur épargner ou même les maintenir à l’écart ? Des idées de ce genre ont visiblement paralysé les bonnes volontés d’évangélisation au cours des dernières décennies : celui qui voit dans la foi un fardeau pesant, une exigence morale, ne peut inviter autrui à y prendre part. Il préfère les laisser dans la liberté supposée de leur bonne conscience ».1

La morale chrétienne ne peut pas procéder par des voies propres indépendantes de la voie de la foi. La grandeur de la foi indique à la morale sa voie propre. Qui prétendrait se structurer en faisant abstraction de la grandeur de la voie de la foi entrerait dans des impasses. Par contre, la foi vécue comme une rencontre avec le Christ élargit le cœur et l’esprit. Elle ne l’attriste pas. Elle élargit la raison, c’est cela la magnifique invitation adressée par le Pape Benoît XVI à tous dans son discours à l’Université de Ratisbonne, le 12.9.2006 : « Le courage de s’ouvrir à l’ampleur de la raison et non de nier sa grandeur… dans ce grand logos, dans cette amplitude de la raison, nous invitons nos interlocuteurs au dialogue des cultures. » La culture du subjectivisme moderne généré par le nominalisme réduit par contre la morale à une loi extérieure et nie les inclinations fondamentales de la raison et de la volonté humaine au vrai et au bien (voici des chemins sans issue !). On présuppose trop souvent, aussi bien dans la mentalité courante que dans la réflexion académique, qu’un conflit radical et inguérissable oppose la loi à la liberté. Face à une liberté conçue comme « pure autonomie » (ou, en des termes plus sophistiqués et plus fréquents, comme créatrice de valeurs), l’on prétexterait les commandements limitants de Dieu. Dans une telle conception, liberté et loi s’opposent comme deux antagonistes sur un champ de bataille, là où par contre, pour toute la tradition chrétienne patristique et médiévale ainsi que pour la philosophie rigoureusement synthétisée par Saint Thomas d’Aquin, l’on rencontre la raison justement à la racine de la liberté, raison naturellement inclinée au vrai, pour adhérer à laquelle la loi sert de guide et soutien ainsi que la grâce surnaturelle d’aide indispensable à la volonté.

L’on comprend alors pourquoi, avec les mots du Pape Jean-Paul II dans l’Encyclique Veritatis splendor, « l’amour et la vie selon l’Évangile ne peuvent pas être envisagés avant tout sous la forme du précepte, car ce qu’ils requièrent va au-delà des forces humaines. Ils ne peuvent être vécus que comme le fruit d’un don de Dieu qui guérit et transforme le cœur de l’homme par la grâce » (n° 23). Cette guérison et cette transformation génèrent une vie nouvelle, à même de produire, au niveau du cœur, une pensée nouvelle générée par la vie de la foi. « La foi n’est pas une pure théorie, elle est avant tout une voie, c’est-à-dire une pratique. Les nouvelles convictions qu’elle offre ont un contenu pratique immédiat. La foi inclut la morale et pas seulement des idéaux génériques. Elle offre beaucoup plus, des indications concrètes pour la vie humaine. A travers leur morale, les chrétiens se différenciaient des autres dans le monde de l’antiquité. De cette façon, leur foi devint visible comme quelque chose de nouveau, une réalité incontournable. Un christianisme qui ne serait plus un chemin commun, mais qui n’annoncerait que des idéaux indistincts, ne serait plus le christianisme de Jésus Christ et de ses disciples immédiats. C’est donc une tâche permanente de l’Église que d’être une communauté de vie et montrer concrètement la voie du vivre correctement… A partir de sa nature la plus authentique, l’Église doit continuellement ‘montrer la voie’. Elle doit rendre toujours visible le contenu moral de la foi. »2

Le contenu moral de la foi

a) Dans son discours de clôture aux évêques suisses, le Pape évoque les deux grandes parties de la morale dans laquelle, de nos jours, elle s’est comme divisée, en résultant d’une part absolument hétérogène à la mentalité du relativisme courant – en ce qui concerne les thèmes de la défense de la vie de sa conception à sa mort naturelle et de la famille monogamique fondée sur le mariage – et d’autre part sujette à de fortes réductions idéologiques – en ce qui concerne les thèmes de la paix et de la non-violence, de la justice pour tous, de la sollicitude pour les pauvres et du respect de la création. Le Pape Benoît XVI observe à propos de cette tendance « sociale » : « Ceci est devenu un ensemble éthique qui, en tant que force politique, a un grand pouvoir qui constitue pour beaucoup le remplacement ou la succession de la religion. En lieu de la religion qui est vue comme métaphysique et comme une chose de l’au-delà, peut-être aussi comme une chose individuelle, entrent en scène les grands thèmes moraux comme l’essentiel qui confère à l’homme sa dignité et l’engage… Les moyens qui se présentent pour la solution sont ensuite souvent unilatéraux et pas toujours crédibles… ».

Il me vient à l’esprit les mots, pour bien des aspects prophétiques, du grand philosophe russe orthodoxe de la fin du 19ème siècle, Vladimir Soloviev. En ce qui sera son testament spirituel, le récit de l’Antéchrist, il présente « l’homme-qui-vient », qui au terme du récit se révèle dans sa nature réelle énoncée dans le titre lui-même, à savoir la préférence pleine d’amour propre qu’il donne à lui-même par rapport au Christ. « Le Christ, en prêchant et en réalisant dans sa vie le bien moral, fut le réformateur de l’humanité, mais moi j’ai pour vocation d’être le bienfaiteur de cette humanité partiellement réformée et partiellement irréformable. Je donnerai à tous les hommes tout ce qu’il leur faut. Le Christ, en tant que moraliste, divisait les hommes selon le bien et le mal, je les réunirai par des biens qui sont tout aussi nécessaires aux bons qu’aux méchants. Je serai le véritable représentant de ce Dieu qui fait lever son soleil sur les justes et les pécheurs. Le Christ a apporté le glaive, j’apporterai la paix. Il a menacé la terre du jugement dernier, or le juge dernier ce sera moi, et mon jugement ne sera pas seulement de justice mais de charité. Il y aura aussi de la justice dans mon jugement, cependant ce ne sera pas une justice de rétribution mais une justice de répartition. Je distinguerai chacun d’entre eux et lui donnerai ce qu’il lui faut. »3 Le pouvoir du monde, l’Empereur, pour arriver à exercer une domination absolue et sans contraste dans son projet diabolique de pacification, bien-être et prospérité universelle, a besoin du service de l’Église. Une Église qui devient alors d’une certaine façon l’assistante spirituelle et morale du pouvoir, pour couvrir sans être à même de la sauver réellement la division et le malheur radical de l’homme.

Le Cardinal Giacomo Biffi, Archevêque émérite de Bologne, pendant les récents exercices spirituels prêchés au Pape et à la Curie romaine (lundi 26 février, samedi 3 mars 2007) a traité aussi de Soloviev et de son récit sur l’Antéchrist. Il a expliqué avec clarté : « l’enseignement qui nous a été laissé par le grand philosophe russe est que le christianisme ne peut pas être réduit à un ensemble de valeurs. Au centre de l’être chrétien, il y a en fait, la rencontre personnelle avec Jésus Christ. C’est cette réduction, par ailleurs, le danger que le chrétien court en ces temps, parce que le Fils de Dieu n’est pas traduisible en une série de beaux projets homologables avec la mentalité mondaine dominante. ». « Tout cela – il a encore précisé – ne signifie pas une condamnation des valeurs, qui toutefois doivent être soumises à un discernement attentif. Il y a en fait des valeurs absolues comme le bien, le vrai, le beau. Celui qui les perçoit les aime et aime aussi le Christ, même s’il ne le sait pas parce que c’est lui la vérité, la beauté, la justice » et « il y a des valeurs relatives comme la solidarité, l’amour pour la paix et le respect de la nature. Si ces valeurs s’absolutisent, en se déracinant ou même en s’opposant à l’annonce du salut, alors ces valeurs ne peuvent que promouvoir l’idolâtrie et être des obstacles sur la voie du salut ».

La conception de la personne humaine qui soutient les projets sociopolitiques les plus disparates est toujours un facteur décisif et déterminant. Dans son message pour la Journée Mondiale de la Paix du 1er janvier 2007, qui porte le titre emblématique « La personne humaine au cœur de la paix », Benoît XVI observe qu’aujourd’hui « la paix n'est pas mise en question seulement par le conflit entre les visions réductrices de l'homme, à savoir entre les idéologies. Elle l'est aussi par l'indifférence pour ce qui constitue la véritable nature de l'homme. En effet, de nombreux contemporains nient l'existence d'une nature humaine spécifique et ils rendent ainsi possibles les interprétations les plus extravagantes au sujet des éléments qui sont essentiellement constitutifs de l'être humain. Ici aussi la clarté est nécessaire: une conception « faible » de la personne, qui laisse place à n'importe quelle conception, même excentrique, ne favorise la paix qu'en apparence. En réalité, elle empêche le dialogue authentique et elle ouvre la voie à l'apparition de positions autoritaires, conduisant ainsi à laisser la personne elle-même sans défense et, par conséquent, à en faire une proie facile de l'oppression et de la violence. » (N°11). Si « le Christ est notre paix » (Ep 2,14) et si « en réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné » (Gaudium et spes, 22), alors il n’est objectivement pas possible de penser à la paix – réalité que le cœur de chaque homme désire ardemment – ainsi qu’à tous les besoins constitutifs du désir infini du cœur humain, en faisant abstraction de la référence objective au Christ. C’est lui la grandeur de notre foi, un patrimoine irremplaçable pour la défense de l’homme et de sa dignité.

b)        « Ce n’est que si l’on respecte la vie humaine, de sa conception jusqu’à sa mort que l’éthique de la paix est également possible et crédible. Ce n’est qu’alors que la non-violence peut s’exprimer dans toutes les directions. Ce n’est qu’alors que nous accueillons véritablement la création et ce n’est qu’alors qu’il est possible de parvenir à la véritable justice ». Ce sont des mots de Benoît XVI aux évêques suisses. Il s’agit de « nous engager à unir ces deux parties de la moralité et mettre en évidence le fait qu’elles soient unies entre elles de façon inséparable ». Sans une notion correcte de personne humaine, qui permette de lui reconnaître les droits fondamentaux comme pertinents par nature à l’originalité absolue de son être et dont le droit à la vie est pour des raisons évidentes le droit fondamental par rapport à tous les autres, toute autre entreprise « sociale » ou « écologique » risque de se soumettre à des logiques pour le moins partielles. Dans quoi peut-on puiser pour ce travail de reconstruction ardue et aujourd’hui tellement pleine d’embûches ? Certainement dans ce qui constitue la grandeur de notre foi ; certainement en ce que « malgré les difficultés et les incertitudes, tout homme sincèrement ouvert à la vérité et au bien peut, avec la lumière de la raison et sans oublier le travail secret de la grâce, arriver à reconnaître » (Encyclique Evangelium Vitae, 2), c’est-à-dire : la loi naturelle inscrite dans les cœurs (cf. Rm 2,14-15) ; certainement dans une idée intégrale d’éducation et des éducateurs qui – pour le dire toujours avec des mots tirés du discours d’ouverture de Benoît XVI aux évêques suisses – « forment à une foi intelligente, de façon à ce que la foi devienne intelligence et l’intelligence devienne foi ». Si « la formation d’une conscience vraie, car fondée sur la vérité, et droite, car déterminée à en suivre les règles, sans contradiction, sans trahison et sans compromis, est aujourd’hui une entreprise difficile et délicate mais indispensable »4, « la loi naturelle est, en définitive, le seul rempart valable contre l’abus de pouvoir ou les pièges de la manipulation idéologique »5. Il est vrai que les moralistes modernes ont généralement insisté beaucoup sur le devoir de sincérité et de loyauté dans l’écoute et dans l’obéissance à la voix de la conscience. Rien de plus exact. Saint Thomas et toute la tradition chrétienne précédente le requièrent avec beaucoup d’énergie mais en ajoutant aussi que, justement, il faut à la base un grand amour pour la vérité en elle-même. En plus, le problème de la vérité pour la conscience ne consiste pas avant tout dans le fait d’être en accord avec soi-même, dans le fait d’être sincère et simplement convaincu, il s’agit avant tout et essentiellement d’être en accord avec l’ordre objectif des choses exprimées dans la loi naturelle, reflet, en définitive, de la loi divine éternelle.

c) Dans l’engagement pour la vie, sa défense contre l’avortement, l’euthanasie, la manipulation génétique et dans l’engagement pour la promotion de la famille fondée sur l’indissolubilité du mariage, « notre annonce se heurte à une conscience contraire de la société, qui possède, pour ainsi dire, une sorte d’anti-moralité qui s’appuie sur une conception de la liberté considérée comme la faculté de choisir de façon autonome sans orientation prédéfinie ». Liberté de choix, choix de conscience, voire même choix de la foi. Sans insister, il vaut la peine de préciser que l’expression « choix de la foi » n’appartient pas au langage traditionnel de l’Église, qui qualifie comme acte la réponse de l’homme au don divin de la foi. La foi comme acte est d’abord, pour nous exprimer avec les mots du Catéchisme de l’Église catholique, « une adhésion personnelle de l’homme à Dieu ; elle est en même temps et inséparablement l’assentiment libre à toute la vérité que Dieu a révélée. » (N°150). Adhésion et assentiment : à l’intérieur de leur dynamique l’acte libre du choix trouve sa collocation la plus adéquate.

Les formules citées sont récurrentes de nos jours. La catégorie de choix revient dans la société contemporaine comme une obsession. Il est nécessaire de recommencer à réfléchir sur le choix – ce « totem » face auquel tous s’inclinent avec révérence –, sur la nature et les corrélations de ce qui est sans autre un acte fondamental de la volonté, sans nécessairement présumer a priori que ce soit ce dont il n’existait rien avant. Parce que cela est vraiment le nihilisme, le fait de retenir que le choix soit ce avant quoi rien n’existe (choisir de manière autonome sans orientation prédéfinie), philosophie aujourd’hui en vogue qui arrive à préjuger la possibilité même de réfléchir sur ce que le choix est, en ayant conclu déjà au préalable que le choix est la condition de possibilité même de l’existence de la réalité.

Le choix de la liberté, par contre, comme l’atteste l’expérience quotidienne du choix, n’est pas an-archique, sans principe. Elle s’enracine tout au contraire dans une intention précédente plus profonde. Le choix se vérifie toujours pour une raison. Cette tension vers le bien (vrai ou présumé tel) de la personne, donc l’attente de l’accomplissement est exactement la condition préalable nécessaire pour l’existence même d’un choix libre. Le choix, aussi bien par rapport à l’intention de l’objectif que par rapport à son emploi pour le bien (vrai ou présumé tel) de la personne, n’est pas ce avant quoi rien n’existe. La liberté est plus que le choix. De la raison, elle tire cette dignité spécifiquement humaine et cette orientation vers un objectif, qui la distingue par nature. A travers l’exercice de la raison, l’homme participe de cette sagesse qu’inscrite dans sa nature personnelle, il a reçu à l’origine. Cela est justement la voix naturelle. Pratiquer avec conscience cet exercice est la plus grande liberté possible.

Il faut que chacun de nous assume dans les différents contextes de sa propre responsabilité personnelle l’indication offerte par le Pape Benoît au moment de se congédier des évêques suisses venus rendre visite au Successeur de Pierre. Il s’agit, d’une part, de ne pas faire apparaître le christianisme comme un simple moralisme, mais comme un don dans lequel nous a été donné l’amour qui nous soutient, et d’autre part, « dans ce contexte d’amour donné, de progresser également vers les concrétisations », étant donné que la foi est – comme on a pu l’observer aussi dans ce bref exposé – une voie à la vie et que l’Église a pour tâche indispensable de montrer la voie du bien vivre.

Suivre le Christ, qui montrait le Visage bon du Mystère éternel qui fait toute chose, est le défi historique fondamental pour la conscience humaine. Pour que soit redonnée à cette même conscience cette place spécifique – au-delà de toutes les tromperies et les erreurs possibles – que la Divine Providence lui a donné en la créant : guider avec le jugement de la raison les décisions morales, en aimant le bien et en refusant le mal. Vu que la foi dans le Christ exalte la conscience dans sa dignité absolue, ainsi la conscience n’accomplit la tension vers la vérité qui, par nature, la caractérise, qu’en se rendant à celui qui seul, en l’ayant créée, est allé vers elle pour l’accomplir. Dieu, au début des temps, a doté l’homme de la lumière naturelle de la conscience pour guider selon le bien les décisions morales qu’il aurait été appelé à prendre. Il lui a ensuite définitivement fourni, dans la plénitude des temps, des réponses sur ce qui est bien et sur ce qui est mal en la personne de son Fils incarné, « Loi vivante et personnelle » (Encyclique Veritatis splendor, 15) d’une existence humaine accomplie intégralement.

Vraiment le christianisme est donné à l’homme « comme synthèse de foi et raison ». Peut-être « la plus belle et la plus significative expression de cette nouvelle synthèse chrétienne se trouve dans une confession de la première épître de Jean : ‘nous avons cru à l’amour’ (1 Jn 4,16). Pour ces hommes, le Christ leur découvrait l’amour créateur ; la raison de l’univers se révélait comme étant l’amour – cette rationalité supérieure qui assume et guérit aussi l’obscurité et l’irrationnel »6. Ainsi, « ils  regarderont Celui qu’ils ont transpercé (Jn 19, 37), parce qu’en vérité, seul l’amour dans lequel s’unissent le don désintéressé de soi et le désir passionné de réciprocité, donne une ivresse qui rend légers les sacrifices les plus lourds ».7


1 J. Ratzinger, Conscience et vérité, dans: Id., Appelés à la communion. Comprendre l’Eglise aujourd’hui, Editions Fayard, Paris 1993, pp. 139-140.

2 J. Ratzinger, La via della fede. Le ragioni dell’etica nell’epoca presente, Editions Ares, Milan 1996, pp. 81-82 (existe entre autre en espagnol).

3 V. Soloviev, Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion [suivis du Court récit sur l’Antéchrist], Editions O.E.I.L, Paris 1984, p. 193.

4 Benoît XVI, Discours aux participants à l’Assemblée générale de l’Académie Pontificale pour la Vie, 24.2.2007.

5 Benoît XVI, Discours aux participants au Congrès international sur la Loi morale naturelle, organisé par l’Université du Latran, 12.2.2007.

6 J. Ratzinger, Foi, vérité, tolérance, Editions Parole et silence, Paris 2005, pp. 163-164.

7 Benoît XVI, Message pour le Carême 2007, 21.11.2006.